Il existe des montagnes qui attirent les alpinistes comme des aimants. Des sommets dont le simple nom suffit à faire naître des images d'immenses parois, d'altitude extrême et d'histoires devenues légendaires.
Le Nanga Parbat, culminant à 8 126 mètres, fait partie de celles-là.
Pour ma première expédition sur un sommet de plus de 8 000 mètres, j'ai eu la chance d'accompagner Mathéo Jacquemoud dans un projet aussi ambitieux que rare : tenter le record de vitesse d'ascension du Nanga Parbat, depuis le camp de base jusqu'au sommet, sans oxygène, sur la voie normale.
Mon rôle était multiple : évoluer avec lui en montagne, documenter l'aventure et réaliser le film qui raconterait cette expédition. Pendant près d'un mois, nous avons partagé les mêmes journées, les mêmes doutes et la même obsession : être prêts lorsque la montagne nous laisserait une chance.
Pourquoi le Nanga Parbat ?
Le Nanga Parbat n'est pas un 8 000 comme les autres.
Situé dans l'Himalaya pakistanais, il est l'un des sommets présentant le plus grand dénivelé entre son camp de base et son sommet. Plus de 3 900 mètres d'ascension séparent le camp installé à environ 4 200 mètres du point culminant.
Pour un athlète comme Mathéo, spécialiste du ski-alpinisme et des efforts de très longue durée, c'était un terrain de jeu exceptionnel.
Mais tenter un record sur une montagne de cette ampleur ne consiste pas seulement à courir vite.
Il faut d'abord réussir à y vivre.
Des mois de préparation avant le départ
Lorsque Mathéo m'a parlé de ce projet, j'ai immédiatement compris qu'il dépassait largement le cadre d'un tournage.
Pour filmer une tentative comme celle-ci, je devais être capable de suivre un athlète parmi les meilleurs au monde jusque dans la zone des 7 000 mètres.
Pendant plusieurs mois, j'ai donc préparé cette expédition comme un sportif prépare une grande échéance.
Entraînement quotidien, longues journées en montagne, séances sous tente hypoxique pour commencer l'acclimatation avant même de quitter Chamonix...
Mais la préparation la plus difficile n'était finalement pas physique.
Organiser une expédition au Pakistan représente un véritable défi : autorisations, transport de dizaines de kilos de matériel, caméras, batteries, alimentation, tentes, logistique locale, budget...
Avant même de poser un pied sur le glacier, une grande partie de l'énergie avait déjà été dépensée.
Le Pakistan, une montagne presque vide
L'image que beaucoup se font des grands 8 000 est celle de longues files de grimpeurs.
Au Nanga Parbat, nous avons vécu exactement l'inverse.
L'année précédente, près d'une centaine d'alpinistes occupaient le camp de base.
Cette saison-là, nous étions une douzaine.
Cette faible fréquentation a profondément changé le visage de l'expédition.
Moins de monde signifiait aussi moins de moyens pour équiper la montagne.
Au-delà du camp 3, la voie n'était pratiquement plus aménagée.
Or, une tentative de record de vitesse sans oxygène nécessite une voie sécurisée afin que l'athlète puisse évoluer rapidement sans perdre un temps précieux à ouvrir l'itinéraire.
C'est cette réalité qui allait conditionner toute notre expédition.
Vivre plusieurs semaines sur un 8 000
La plupart du temps, une expédition n'a rien de spectaculaire.
Elle est faite d'attente.
On monte dormir plus haut.
On redescend récupérer.
On observe la météo.
On surveille les chutes de neige.
On écoute le vent.
Puis on recommence.
Nous avons installé plusieurs camps d'altitude afin de poursuivre notre acclimatation.
Chaque rotation permettait de mieux comprendre la montagne.
Petit à petit, le Nanga Parbat cessait d'être une immense face intimidante pour devenir un terrain que nous apprenions à connaître.
Entre deux rotations, les journées s'étiraient lentement au camp de base.
Les conversations remplaçaient l'action.
Les cartes météo devenaient notre lecture quotidienne.
Et chacun attendait cette fameuse fenêtre où tout pourrait enfin s'aligner.
Une autre manière de vivre l'alpinisme
Ce qui m'a le plus marqué durant cette expédition, c'est l'écart entre notre approche et celle des expéditions plus classiques.
Notre objectif n'était pas simplement d'atteindre le sommet.
Nous voulions évoluer vite, léger et en autonomie.
Chaque kilo transporté comptait.
Chaque décision devait permettre de gagner de l'énergie.
Cette philosophie demande énormément de préparation en amont mais offre une sensation de liberté incroyable une fois engagé sur la montagne.
C'est probablement cette vision de l'alpinisme qui m'inspire le plus aujourd'hui.
La fenêtre météo que nous attendions
Après plusieurs semaines d'attente, une courte fenêtre de beau temps apparaît enfin.
Nous savons qu'elle sera probablement notre seule occasion.
Nous décidons de tenter notre chance.
L'ascension débute dans une atmosphère particulière.
Il n'y a pas d'euphorie.
Seulement de la concentration.
À mesure que nous progressons, un problème devient évident.
La montagne n'est toujours pas équipée au-delà d'environ 7 100 mètres.
Mathéo poursuit seul.
Je reste plus bas, incapable d'assurer sa sécurité si un incident survient.
Quelques centaines de mètres plus haut, il atteint environ 7 300 mètres.
Devant lui, plus aucune corde fixe.
Plus aucune trace.
Continuer reviendrait à transformer une tentative de record en ouverture d'itinéraire.
Ce n'était plus le même projet.
Le renoncement n'est pas un échec
Depuis la vallée, il est facile de penser qu'un sommet manqué est un échec.
En altitude, les choses sont très différentes.
La vraie réussite consiste souvent à savoir faire demi-tour.
Mathéo choisit de redescendre.
Parce qu'un record ne vaut jamais plus qu'une vie.
Parce qu'une montagne sera toujours là l'année suivante.
Et parce qu'il y avait une petite fille qui attendait son père à la maison.
C'est probablement ce moment qui résume le mieux cette expédition.
La performance est importante.
Mais elle ne doit jamais prendre le dessus sur les raisons qui nous poussent à revenir.
Raconter l'histoire plutôt que le résultat
Lorsque j'ai commencé le montage du film, une évidence s'est imposée.
Le sujet n'était plus le record.
Le véritable récit était ailleurs.
Il parlait de patience.
De préparation.
D'engagement.
D'une manière différente de pratiquer les très hautes montagnes.
J'avais accumulé des centaines d'heures d'images du Pakistan, des bivouacs suspendus à plus de 6 000 mètres, des vols en parapente face au Nanga Parbat, des moments de doute, de fatigue, mais aussi de complicité.
Le film est devenu le portrait d'un homme prêt à consacrer des années à un objectif qui, peut-être, ne se réalisera jamais.
Et c'est précisément ce qui rend ce projet si beau.
Ce que le Nanga Parbat m'a appris
Je suis arrivé au Pakistan avec l'envie de filmer une tentative de record.
J'en suis reparti avec beaucoup plus que cela.
J'ai découvert la très haute altitude.
J'ai appris que les grandes expéditions sont surtout faites d'attente.
Que les décisions les plus difficiles sont souvent celles qui consistent à renoncer.
Et que derrière chaque performance se cachent des mois, parfois des années, d'efforts invisibles.
Le record n'a pas été battu.
Mais cette aventure restera comme l'une des expériences les plus marquantes de ma vie.
Parce que certaines montagnes offrent bien plus qu'un sommet.
Elles changent durablement notre manière de voir l'alpinisme.
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